Les négociants bordelais, grands commerçants depuis des siècles, savent soigner leurs clients. C'est désormais au tour des Chinois d'être l'objet de toutes les attentions. Devenus en quelques années les premiers importateurs de bouteilles girondines, ils étaient les rois de la fête à Vinexpo, la semaine dernière. Signe des temps, pour la première fois, le menu de la très mondialisée Fête de la fleur - qui clôture le salon - était traduit en anglais et en mandarin. De quoi faire crépiter encore plus les flashs des centaines de Chinois invités.
Expert des marchés asiatiques, le Parisien Francis Brouillard tire la sonnette d'alarme. « Importateur installé au Japon pendant quatorze ans - de 1990 à 2003 -, j'y ai vu la création d'une bulle similaire dans les années 1990. Avec un pic en 1997, le Japon a triplé, en dix ans, ses importations de vins français. Avec la crise économique touchant le pays, l'élan a été stoppé net, avec en corollaire le dégonflement spectaculaire du marché des vins. Depuis, il ne s'en est jamais remis », note celui qui a créé en 2000 sa propre société, VinoFood Asia.
La « sino-dépendance » de la viticulture bordelaise commence à interpeller les professionnels locaux, tout en agaçant de plus en plus nombre de clients historiques. Mais c'est peut-être la vie du commerce… Vu des quais de la Garonne, ce tropisme asiatique est d'autant plus fort (et salvateur !) que ces mêmes clients traditionnels (États-Unis, Grande-Bretagne…) sont en panne sèche depuis presque trois ans et la crise financière venue des États-Unis à l'automne 2008. Et ce même si les chiffres commencent à frémir depuis quelques mois.
« Tout le monde veut vendre à Hong Kong et en Chine. Là-bas, les grands vins, signe de réussite sociale, finissent en cadeau ou dans les caves des patrons. Du coup, depuis deux ans, une grosse bulle s'y forme. Je ne suis pas sûr que beaucoup de bouteilles s'y boivent », rappelle Francis Brouillard, qui a déménagé sa société à Hong Kong en 2005. Depuis cette ville-monde, plaque tournante viticole de l'Asie, il est également plus pratique de se rendre dans les 11 pays de la zone où il vend du vin.
Connaître la distribution
« Dans la presse financière chinoise, j'ai lu récemment un article très explicite. En tête des meilleurs investissements actuels, tous secteurs d'activité confondus, il ne plaçait ni l'or, ni le pétrole, ni telle ou telle Bourse, mais les grands vins de Bordeaux ! Démonstration à l'appui, avec chiffres des culbutes rapides et de l'argent plutôt facile. Une bouteille des 50 plus grands noms bordelais ne fait que prendre de la valeur actuellement. C'est de la spéculation pure et simple », regrette ce professionnel, pour qui les vins girondins représentent un tiers de son business total.
« Quand on connaît le côté opportuniste et joueur du commerçant chinois… Il n'y a pas de raison que cette bulle ne gonfle pas pendant quelques années encore, au fur et à mesure que cette économie en plein boom enfante des millionnaires qui acquièrent à prix d'or le savoir-vivre à la française », ajoute notre interlocuteur. D'autant que les professionnels chinois commencent à entrer dans le jeu des achats en primeur. Cela devrait s'amplifier cette semaine avec la sortie des prix attendue pour les plus grands châteaux sur le millésime 2010.
« L'autre grand danger de l'essor supersonique du marché chinois est dans la distribution des vins, incontrôlée et opaque. Où vont-ils ? Qui les boit ? En parallèle, la Chine plante beaucoup et produira demain les vins d'entrée de gamme, dont elle a besoin. Ne nous berçons pas d'illusions sur ce créneau », pointe Francis Brouillard, qui, décidément, se veut prudent.